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Vivre, mais pas par le mensonge

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Article publié le 30 novembre 2018

Présentation

Pendant les années soixante, des publications interdites contre le pouvoir politique, appelées « samizdat », ont commencé à circuler en Union Soviétique. Elles étaient diffusées clandestinement, de la main à la main. Celui qui en recevait une devait en faire plusieurs copies, qu’il donnait à d’autres.

Alexandre Soljenitsyne, l’un des dissidents les plus connus du Régime Soviétique, a écrit en septembre 1973 un article célèbre, intitulé « Appel à ne pas vivre dans le mensonge », dans lequel il résumait les éléments clés de sa pensée. Cinq mois plus tard, il fut arrêté et condamné à l’exil. Le Washington Post publia cet article le 18 février 1974 sous le titre « Live not by lies » (que l’on pourrait traduire au plus près par « Vivre, mais pas par le mensonge », ou encore « Vivre sans mentir »)

Nous avons traduit une partie de ce texte pour l’un des témoignages du livre « Le Bal après la tempête »), un recueil de témoignages de dissidents des Pays baltes. Cette traduction est diffusée ci-dessous. Nous ferons notre possible pour traduire intégralement ce texte.

La traduction est partielle, car dans l’édition d’origine en espagnol du Bal après la Tempête, l’auteur Jose Miguel Cejas n’avait pas utilisé l’intégralité du texte.

Pour découvrir Alexandre Soljenitsyne


- Commémoration du centenaire de la naissance d’Alexandre Soljenitsyne
- Fiche de lecture : Une journée d’Ivan Denissovitch
- Page Wikipédia : Alexandre Soljenitsyne
- Le déclin du courage, allocution prononcée par Alexandre Soljenitsyne à l’Université de Harvard en 1978.

Vivre, mais pas par le mensonge

Par Alexandre Soljenitsyne

(Traduction sous licence creative commons : libre diffusion en citant la source, pas d’utilisation commerciale)

Il fut un temps où nous n’osions même pas chuchoter. Maintenant, nous écrivons et nous lisons samizdat, et parfois nous nous réunissons dans le fumoir de l’Institut des Sciences, et nous nous plaignons franchement les uns aux autres. Quel coup sont-ils en train de nous préparer, où nous emmènent- ils ? On nous vente gratuitement la conquête spatiale, alors que chez nous il n’y a que pauvreté et destruction. On soutient aux antipodes des régimes barbares. On attise la guerre civile. (Et) On favorise imprudemment Mao Tse-toung à nos frais, et ce serons nous que l’on enverra lorsqu’on sera en guerre contre lui, et nous devrons y aller. Il y- a- t- il une issue possible ? Et ils condamnent ceux qu’ils veulent, et ils internent dans des asiles des gens en bonne santé. Ils agissent, et nous sommes impuissants.

Nous avons presque touché le fond. Une mort spirituelle universelle nous a déjà presque tous atteints, et la mort physique, telle une flamme dévorante, va bientôt nous consumer, nous et nos enfants. Mais comme avant, nous continuons à sourire lâchement et à marmonner entre nos dents. Mais que pouvons-nous faire pour arrêter cela ? Nous n’en avons pas la force.

Nous avons été si désespérément déshumanisés que pour la plus petite portion de nourriture quotidienne, nous sommes prêts à abandonner nos principes, nos âmes, ainsi que tous les efforts de nos prédécesseurs et toutes les chances pour nos descendants. Nous avons simplement peur d’être à la traîne du troupeau et de devoir marcher seul, et de nous retrouver tout à coup sans pain, sans gaz, et sans autorisation de séjour à Moscou. Nous avons été endoctrinés. (…)

Nous n’y pouvons rien.

Ou plutôt nous pouvons tout. Mais nous nous mentons à nous-même pour nous rassurer. Et ce ne sont pas eux qu’il faut blâmer pour tout cela, mais bien nous, rien que nous. (…) Il serait normal de voter leur destitution, mais il n’y a pas d’élection dans notre pays. A l’Ouest, les gens connaissent les grèves et les manifestations de rue. Mais nous sommes trop opprimés, et cela représente pour nous une horrible perspective : comment pouvons-nous tout à coup renoncer à un travail et descendre dans la rue ?

La boucle est bouclée ? Et il n’y a vraiment pas d’issue possible ? Et tout ce qu’il nous reste à faire, c’est d’attendre les bras croisés ? Peut-être va-t-il spontanément se passer quelque chose ? Il ne se passera rien le temps que chaque jour nous reconnaîtrons, vanterons et renforcerons – et que nous ne nous en séparerons pas de façon décidée – sa caractéristique la plus perceptible : le mensonge.

Lorsque la violence pénètre dans une vie pacifique, son visage s’illumine d’auto-suffisance, comme si elle portait une banderole avec l’inscription : « Je suis la violence. Dégagez, faites place, je vais vous écraser. » Mais rapidement la violence perd de sa force. Et elle perd confiance en elle-même, et au lieu de garder un visage respectable, elle propose au mensonge d’être son allié – car la violence n’est compatible avec rien si ce n’est le mensonge, et le mensonge ne peut durer que par la violence. Et la violence n’imprime sa marque ni tous les jours, ni sur chaque épaule. Elle n’exige de nous que l’obéissance au mensonge et une participation quotidienne au mensonge.

Et la plus simple et la plus accessible des clés pour cette libération que nous avons nous-même négligée réside en cela : Aucune participation personnelle au mensonge. Même si le mensonge permet de concilier toute chose, même si le mensonge étreint tout, nous répondrons avec obstination sur le plus petit de ces points : que le mensonge étreigne tout chose, mais sans aucune aide de ma part.

Cela ouvre une brèche dans l’encerclement imaginaire créé par notre inaction. C’est la chose la plus facile à faire pour nous, mais la plus dommageable pour le mensonge. Car lorsque les gens renoncent à mentir, cela détruit l’existence du mensonge. Comme un virus, les mensonges ne peuvent exister que dans un organisme vivant.

(…) Alors, humblement, que chacun de nous fasse un choix : soit, consciemment, il demeure un serviteur du mensonge – certes, ce ne sera pas par inclination personnelle, mais pour nourrir sa famille, et pour élever ses enfants dans l’esprit du mensonge – ou bien il éradique le mensonge et devient un homme honnête, digne de respect pour ses enfants et ses contemporains.

À partir de ce jour, celui qui prend cette décision :
• En aucun cas, n’écrira, ne signera ou n’imprimera la moindre phrase qui, selon lui, détourne la vérité.
• Il ne prononcera une telle phrase ni au cours d’une conversation privée, ou en présence d’un grand nombre de gens, ni contre son gré ou à la demande de quelqu’un d’autre, ni dans un but de propagande, d’enseignement, d’éducation, ni en tant qu’acteur.
• Il ne favorisera, ne présentera ni ne diffusera la moindre idée qu’il voit comme fausse ou comme une distorsion de la vérité, que ce soit dans le domaine de la peinture, la sculpture, la photographie, la science ou la musique.
• Il ne permettra pas qu’on le force à assister à des manifestations ou à des réunions si cela est contraire à son désir ou à sa volonté, et il ne prendra pas en main ni n’élèvera un poster, un slogan qu’il n’accepte pas entièrement.
• Il n’élèvera pas la main pour voter en faveur d’une proposition avec laquelle il n’adhère pas entièrement, et il ne votera pas publiquement ou en secret pour une personne qu’il considère de peu de valeur ou dont il doute de ses capacités. (…)
• Il ne s’abonnera pas ni n’achètera un journal ou un magazine qui diffuse des informations manipulées et qui dissimule des faits élémentaires.

Bien sûr, nous n’avons pas fait la liste de toutes les déviations possibles dues au mensonge. Mais une personne qui se purifie elle-même discernera facilement les autres déviations, grâce à son regard purifié.

Non, ce ne sera pas la même chose pour tout le monde au début. Certains perdront leur emploi. Les jeunes gens qui veulent vivre avec la vérité, au début, vont grandement compliquer leurs jeunes vies, parce que les paroles officielles que l’on attend de chacun sont pleines de mensonges, et qu’il est nécessaire de faire un choix. (…)

Live, not by lies

Voici le texte intégral publié par Alexandre Soljenitsyne

At one time we dared not even to whisper. Now we write and read samizdat, and sometimes when we gather in the smoking room at the Science Institute we complain frankly to one another : What kind of tricks are they playing on us, and where are they dragging us ? Gratuitous boasting of cosmic achievements while there is poverty and destruction at home. Propping up remote, uncivilized regimes. Fanning up civil war. And we recklessly fostered Mao Tse-tung at our expense—and it will be we who are sent to war against him, and will have to go. Is there any way out ? And they put on trial anybody they want and they put sane people in asylums—always they, and we are powerless.

Things have almost reached rock bottom. A universal spiritual death has already touched us all, and physical death will soon flare up and consume us both and our children—but as before we still smile in a cowardly way and mumble without tounges tied. But what can we do to stop it ? We haven’t the strength ?

We have been so hopelessly dehumanized that for today’s modest ration of food we are willing to abandon all our principles, our souls, and all the efforts of our predecessors and all opportunities for our descendants—but just don’t disturb our fragile existence. We lack staunchness, pride and enthusiasm. We don’t even fear universal nuclear death, and we don’t fear a third world war. We have already taken refuge in the crevices. We just fear acts of civil courage.

We fear only to lag behind the herd and to take a step alone-and suddenly find ourselves without white bread, without heating gas and without a Moscow registration.

We have been indoctrinated in political courses, and in just the same way was fostered the idea to live comfortably, and all will be well for the rest of our lives. You can’t escape your environment and social conditions. Everyday life defines consciousness. What does it have to do with us ? We can’t do anything about it ?

But we can—everything. But we lie to ourselves for assurance. And it is not they who are to blame for everything—we ourselves, only we. One can object : But actually toy can think anything you like. Gags have been stuffed into our mouths. Nobody wants to listen to us and nobody asks us. How can we force them to listen ? It is impossible to change their minds.

It would be natural to vote them out of office—but there are not elections in our country. In the West people know about strikes and protest demonstrations—but we are too oppressed, and it is a horrible prospect for us : How can one suddenly renounce a job and take to the streets ? Yet the other fatal paths probed during the past century by our bitter Russian history are, nevertheless, not for us, and truly we don’t need them.

Now that the axes have done their work, when everything which was sown has sprouted anew, we can see that the young and presumptuous people who thought they would make out country just and happy through terror, bloody rebellion and civil war were themselves misled. No thanks, fathers of education ! Now we know that infamous methods breed infamous results. Let our hands be clean !

The circle—is it closed ? And is there really no way out ? And is there only one thing left for us to do, to wait without taking action ? Maybe something will happen by itself ? It will never happen as long as we daily acknowledge, extol, and strengthen—and do not sever ourselves from the most perceptible of its aspects : Lies.

When violence intrudes into peaceful life, its face glows with self-confidence, as if it were carrying a banner and shouting : “I am violence. Run away, make way for me—I will crush you.” But violence quickly grows old. And it has lost confidence in itself, and in order to maintain a respectable face it summons falsehood as its ally—since violence lays its ponderous paw not every day and not on every shoulder. It demands from us only obedience to lies and daily participation in lies—all loyalty lies in that.

And the simplest and most accessible key to our self-neglected liberation lies right here : Personal non-participation in lies. Though lies conceal everything, though lies embrace everything, but not with any help from me.

This opens a breach in the imaginary encirclement caused by our inaction. It is the easiest thing to do for us, but the most devastating for the lies. Because when people renounce lies it simply cuts short their existence. Like an infection, they can exist only in a living organism.

We do not exhort ourselves. We have not sufficiently matured to march into the squares and shout the truth our loud or to express aloud what we think. It’s not necessary.

It’s dangerous. But let us refuse to say that which we do not think.

This is our path, the easiest and most accessible one, which takes into account out inherent cowardice, already well rooted. And it is much easier—it’s dangerous even to say this—than the sort of civil disobedience which Gandhi advocated.

Our path is to talk away fro the gangrenous boundary. If we did not paste together the dead bones and scales of ideology, if we did not sew together the rotting rags, we would be astonished how quickly the lies would be rendered helpless and subside.

That which should be naked would then really appear naked before the whole world.

So in our timidity, let each of us make a choice : Whether consciously, to remain a servant of falsehood—of course, it is not out of inclination, but to feed one’s family, that one raises his children in the spirit of lies—or to shrug off the lies and become an honest man worthy of respect both by one’s children and contemporaries.

And from that day onward he :

Will not henceforth write, sign, or print in any way a single phrase which in his opinion distorts the truth.
Will utter such a phrase neither in private conversation not in the presence of many people, neither on his own behalf not at the prompting of someone else, either in the role of agitator, teacher, educator, not in a theatrical role.
Will not depict, foster or broadcast a single idea which he can only see is false or a distortion of the truth whether it be in painting, sculpture, photography, technical science, or music.
Will not cite out of context, either orally or written, a single quotation so as to please someone, to feather his own nest, to achieve success in his work, if he does not share completely the idea which is quoted, or if it does not accurately reflect the matter at issue.
Will not allow himself to be compelled to attend demonstrations or meetings if they are contrary to his desire or will, will neither take into hand not raise into the air a poster or slogan which he does not completely accept.
Will not raise his hand to vote for a proposal with which he does not sincerely sympathize, will vote neither openly nor secretly for a person whom he considers unworthy or of doubtful abilities.
Will not allow himself to be dragged to a meeting where there can be expected a forced or distorted discussion of a question. Will immediately talk out of a meeting, session, lecture, performance or film showing if he hears a speaker tell lies, or purvey ideological nonsense or shameless propaganda.
Will not subscribe to or buy a newspaper or magazine in which information is distorted and primary facts are concealed. Of course we have not listed all of the possible and necessary deviations from falsehood. But a person who purifies himself will easily distinguish other instances with his purified outlook.

No, it will not be the same for everybody at first. Some, at first, will lose their jobs. For young people who want to live with truth, this will, in the beginning, complicate their young lives very much, because the required recitations are stuffed with lies, and it is necessary to make a choice.

But there are no loopholes for anybody who wants to be honest. On any given day any one of us will be confronted with at least one of the above-mentioned choices even in the most secure of the technical sciences. Either truth or falsehood : Toward spiritual independence or toward spiritual servitude.

And he who is not sufficiently courageous even to defend his soul—don’t let him be proud of his “progressive” views, don’t let him boast that he is an academician or a people’s artist, a merited figure, or a general—let him say to himself : I am in the herd, and a coward. It’s all the same to me as long as I’m fed and warm.

Even this path, which is the most modest of all paths of resistance, will not be easy for us. But it is much easier than self-immolation or a hunger strike : The flames will not envelope your body, your eyeballs, will not burst from the heat, and brown bread and clean water will always be available to your family.

A great people of Europe, the Czechoslovaks, whom we betrayed and deceived : Haven’t they shown us how a vulnerable breast can stand up even against tanks if there is a worthy heart within it ?

You say it will not be easy ? But it will be easiest of all possible resources. It will not be an easy choice for a body, but it is the only one for a soul. Not, it is not an easy path. But there are already people, even dozens of them, who over the years have maintained all these points and live by the truth.

So you will not be the first to take this path, but will join those who have already taken it. This path will be easier and shorter for all of us if we take it by mutual efforts and in close rank. If there are thousands of us, they will not be able to do anything with us. If there are tens of thousands of us, then we would not even recognize our country.

If we are too frightened, then we should stop complaining that someone is suffocating us. We ourselves are doing it. Let us then bow down even more, let us wail, and out brothers the biologists will help to bring nearer the day when they are able to read our thoughts are worthless and hopeless.

And if we get cold feet, even taking this step, then we are worthless and hopeless, and the scorn of Pushkin should be directed to us :

Why should cattle have the gifts of freedom ?
Their heritage from generation to generation is the belled yoke and the lash.